Avec joie j'ai pu lire les écrits de Jany FOLCO et c'est pour
cette raison que j'ai voulu les partager avec vous. Jany en plus de sa gentillesse et
son dévouement auprès des autres, a bien d'autres talents cachés, qu'elle nous fera découvrir au gré de ses envies

 

 

 

"Moustique" … je l’avais appelée Moustique …

C’était « mon » premier animal … rien qu’à moi …

 

Dans ma campagne natale, les animaux « de compagnie », ça n’existait pas ! les nombreux chats qui vivaient chez nous vivaient dehors et se nourrissaient de leur propre chasse ; on ne leur donnait rien à manger car ils n’étaient là que pour débarrasser la maison des souris et autres rats, participant de fait à la bonne conservation des provisions de la famille et leur quartier général se tenait dans les caves où les multiples recoins sombres, ou encore les barriques ventrues, leur offraient un abri permanent et sûr ; seule, une minette plus futée que les autres, avait trouvé grâce auprès de ma grand’mère et dormait souvent dans son giron, cachée sous le tricot qui occupait ses doigts même pendant sa sieste.

Quant aux chiens, nous n’en avions pas « de garde » … pas besoin … à cette époque les portes n’avaient même pas de clefs … les épagneuls bretons, si appréciés par mon père pour la chasse « à l’arrêt », se sont succédés nombreux dans la niche installée sous les platanes, jusqu’au jour où, enfin décidé par la déception renouvelée de son carnier de plus en plus vide, il a troqué son fusil deux-coups pour un Leica grand angle. Bien que les « soirées diapos » qui découlèrent m’ont souvent semblées un peu longuettes, je les préférais et de loin aux anciens étalages triomphants, sur la table de la cuisine, de cadavres pitoyables de lièvres ou autres perdrix et chamois qu’il nous fallait accepter de déguster pour ne pas tomber en disgrâce dans le regard du pater-chasseur familias …

Jusque là, je n’avais jamais éprouvé le besoin d’un animal de compagnie. J’étais mariée depuis trois ans et déjà deux fois maman … ce qui, avec les travaux aux champs, remplissait mes journées à ras bord.

Périodiquement nous rendions visite à la grand’mère paternelle de mon mari dans son Piémont natal … petit hameau de quatre fermes regroupées autour du minuscule clocher d’une minuscule chapelle toute blanchie de chaux et bordée à foison de vigoureuses fleurs des champs mêlées d’hortensias, amoureusement entretenues à tour de rôle par les « nonnas »* du village jusque dans les allées du minuscule cimetière adossé au sud.

Là aussi, la coutume n’était pas aux animaux de compagnie … les chats, plus sauvages encore que chez moi, se laissaient apercevoir quelquefois, lorsqu’une souris s’imaginait qu’en se réfugiant sous la tonnelle elle pourrait échapper à leur course fulgurante à travers les cours … les chiens, hors leur service premier auprès des vaches dans les prés, restaient attachés le reste du temps non loin des portes d’entrée des maisons, justifiant ainsi un peu plus leur pâtée en aboiements aigus et hargneux, tant de jour que de nuit, à la moindre approche.

J’ai souvenance, encore aujourd’hui irritante, de nuits entières de retournements agacés dans mes draps chiffonnés, tirée inexorablement du moindre assoupissement par le corniaud insomniaque de la cour d’en face !

C’est pourtant de lui que m’est venu mon plus joli cadeau … d’elle, devrai-je dire, car c’était une femelle ; pelage panaché de couleurs indéfinissables, inversement menue à l’ampleur de ses aboiements qu’elle prodiguait indifféremment et systématiquement à toute approche, elle me manifestait une amitié aussi exclusive qu’inattendue ; sa patronne me disait d’ailleurs qu’elle n’avait nul besoin d’être prévenue, elle savait que j’arriverai dans la journée par le comportement changé de sa chienne ce jour là … je ne me souviens pas avoir manifesté quelque attitude particulière envers cet animal … peut-être avait-elle apprécié que je ne lui reproche jamais ses aboiements et que je lui parle avec douceur et autrement que pour lui donner des ordres de travail ? … qui sait ? … Toujours étant, pour un chien de vacher, elle était d’une gracilité peu commune … et son élégance étonnait et détonait un peu dans cet environnement rustique.

Cette année là, je vis au premier coup d’œil qu’elle était grosse et pas loin de mettre bas … quand je m’approchais d’elle, elle demeura allongée devant sa niche à l’ombre de la treille, ramassant son énergie dans les battements frénétiques de sa queue dont elle ponctuait ses jappements joyeux … et tout en lui caressant la tête, je m’entendis dire à la voisine « j’aimerais beaucoup avoir un de ses chiots » …

Et ce fut Moustique !

J’ai entendu dire que certains, par de hasardeuses manipulations génétiques, créent des animaux « miniature ». Moustique, elle, était une miniature naturelle ! petite femelle qui tenait entière dans ma paume au jour de sa naissance … qui m’a été promise ce jour là … que je suis revenue adopter dès son sevrage … notre histoire d’amour a commencé ce jour là …

Deux yeux de jais fardés de blanc, dardés au milieu d’un pelage d’ébène juste éclairé d’une truffe rosée et de quatre gants immaculés. Ses pattes graciles soulignaient la courbe élégante de son échine menue et on la voyait danser lorsqu’elle se déplaçait … Même adulte, elle n’a jamais pesé plus de deux kilos …

Arrivée à la maison, nullement effarouchée par le dépaysement et après une rapide visite de toutes les pièces, elle décida qu’elle vivrait désormais à moins de cinquante centimètres de moi … ainsi, elle bougeait au moindre de mes déplacements, me suivant partout … comme si elle ne pouvait supporter de me perdre de vue. Dans les champs, elle se postait au bout de chaque rangée où je travaillais, avançant au fur et à mesure de ma progression … dans la maison, postée au seuil de chaque pièce, elle suivait tous mes gestes de ménage, à croire qu’elle voulait apprendre … dans la cuisine, elle m’observait préparant les repas, manifestant son plaisir et ses compliments par des jappements murmurés … lorsque je m’occupais des enfants, elle patientait dans son panier logé près du radiateur sans jamais manifester la moindre jalousie … dans mes (rares) moments de détente, elle s’installait sur la carpette, museau fiché sur le dessus d’un de mes pieds … et elle n’a jamais accepté de nourriture d’un autre que moi …

Cet amour inconditionnel comblait toutes mes déceptions de l’époque … et j’ose affirmer qu’elle avait dans mon cœur la même place que mes enfants. Et pourtant … et pourtant … c’est ma faute si elle m’a quittée au bout de deux ans … mon chagrin et la culpabilité ne sont pas encore estompés, quarante ans après … et je n’ai jamais repris d’animal …

Ma culture en matière d’animaux se résumait en ce que j’ai décrit plus haut … et je ne savais pas qu’il fallait vacciner les chiens contre la maladie de Carré … je ne l’ai appris que le jour de sa mort.

Je me souviens … je me souviens … ce matin là, elle ne bougea pas de son panier lorsque je me levais et bouda la gamelle que je lui présentais … plus tard, elle fut brusquement prise de tremblements et, lorsqu’à l’heure du repas, je demandais à mon mari s’il fallait l’emmener chez le vétérinaire, il me répondit d’un haussement d’épaules … elle ne sortit pas davantage de son panier lorsque je partis travailler l’après-midi … lorsque je revins, elle avait bu toute l’eau laissée près d’elle et continuait à trembler par intermittence ; là, sans attendre davantage, je l’ai emmenée chez le vétérinaire le plus proche … pour m’entendre dire « c’est la maladie de Carré madame !! … et vous ne l’aviez pas fait vacciner ??? … il est malheureusement trop tard … je vais quand même vous donner un traitement, on ne sait jamais … »

C’est le matin suivant, après avoir accepté docilement tous les médicaments que je lui administrais heure après heure, qu’elle m’a dit adieu dans un faible jappement qui m’a percé le cœur pour toujours.

Juillet 2007

* nonnas : grand’mère, mémé, mamie en italien.

 

 

Un arbre m’a dit ….

 

Un arbre m’a dit en caressant ma joue d’une feuille tendre, « prends-moi dans tes bras, je vais te donner de ma sève pour ranimer ton souffle de vie qui vacille » …

… mais comment sais-tu ma faiblesse ?

… nous les arbres, nous vous écoutons… contrairement à vous, les humains, qui passez sous nos branches, rivés à vos préoccupations, sourds et aveugles à ce qui vous entoure … lancés dans une course en avant toujours plus rapide et plus folle … vos souliers pesants sur nos feuilles jonchées s’alourdissant encore et encore de ce qui pèse sur vos épaules … viens, viens près de moi et prends-moi dans tes bras …

A moitié amusée, je me suis approchée, autour de moi, furtivement, ai regardé … n’y avait-il pas un regard moqueur qui guettait ? un bruissement furtif me mit en alerte … non, rien …. Ma main hésitante s’est posée sur le tronc rugueux, caresse furtive, à peine effleurée … interdite soudain par la sensation douce et âpre à la fois … immobile et surprise et curieuse de ce rayonnement soudain ressenti à travers ma paume …

… ne crains rien me dit-il en souriant …je tressaille simplement de plaisir sous ta caresse … donne-moi tes deux mains …

Plus assurée, ma main gauche se posa crânement au creux de la première branche, là, juste là où elle se détache du tronc pour explorer son propre espace … l’écorce semble de soie à cet endroit, un peu comme un creux de genou à l’envers … et soudain je sens comme un rire courir sous la pulpe de mes doigts …

… mais tu ris, ma parole !!

… oui ! je suis content ! laisse-toi aller ! ris avec moi …

Un sourire m’échappa alors, puis les ondes joyeuses qui couraient sous mes doigts me pénétrèrent toute et je me laissais emporter par ce rire qui me traversait … oublieuse bientôt de tout alentour … uniquement reliée à ce colosse de bois qui me transfusait sa joie de vivre … Lentement apprivoisés, mes bras se glissaient peu à peu autour du tronc et lorsque le rire s’apaisa, je l’enserrai complètement, ma joue abandonnée contre l’écorce vibrante, corps baignant dans une paix d’après l’effort, épaules dénouées, cœur tranquille …

Plus tard, je me laissais glisser au pied et m’assis tout contre lui, dos plaqué sur sa tendresse, et me suis endormie … c’est pendant cette sieste qu’il m’a confié des secrets … mais …

chuuuuuuuut ……. 

Jany FOLCO – août 2006

 

 

 

 

copyright2005©tresor-vieux-nice.com. Tous droits réservés (2002)